Violences contre les journalistes: l’INIDH dresse un rapport

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RÉPUBLIQUE DE GUINÉE

Travail – Justice – Solidarité

…………….

INSTITUTION NATIONALE

INDEPENDANTE DES DROITS

HUMAINS

RAPPORT SUR LES INCIDENTS ENTRE LA PRESSE ET LES GENDARMES DE L’ESCADRON MOBILE 3 DE MATAM

Novembre 2017

RAPPORT SUR LES INCIDENTS ENREGISTRES ENTRE LES JOURNALISTES ET LES GENDARMES DU PM3 DE MATAM

Contexte

Le groupe Gangan appartient à monsieur Abe Sylla, président du Parti d’opposition « Nouvelle Génération pour la République (NGR) » et candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2010. Un journaliste du service des langues du groupe, Alsény Duplex Sylla, animait à la radio en langue « soussou ». Tombé malade, il décède le dimanche, 29 octobre 2017. La Radio Gangan, qui l’employait, lui a rendu des hommages à travers un communiqué lu à l’antenne par certains de ses confrères, sur fond de musique funèbre ; la direction des programmes a, dans le même ordre d’idées, fait passer des propos que le défunt avait tenu dans l’une des anciennes émissions qu’il animait et pendant laquelle il s’évertuait à sensibiliser les autorités en langue locale « Soussou », sur la précarité de leur existence et sur le fait qu’ils trépasseront tôt ou tard. Cette information diffusée a été mal interprétée et distillée à travers la capitale par des inconnus aux intentions non avouées qui ont infecté la capitale d’une intox selon laquelle la radio Gangan aurait annoncé le décès du Président de la République. Au Petit matin, sur les ondes d’une radio locale, le Président de la République est intervenu pour apporter un démenti à la rumeur, avant de faire quelques promenades dans les rues de Kaloum, le quartier administratif de la capitale, Conakry.

En conséquence, quatre (4) journalistes de la station Gangan TV ont été interpellés par la gendarmerie de Yimbaya-tannerie pour des fins d’audition et finalement relâchés.

Quant au coordinateur il a été arrêté après s’être rendu à la Haute Autorité de la Communication (HAC), sur convocation de la Présidente de cette Institution, Martine Condé, pour déposer l’élément sonore incriminé, puis, il a été finalement détenu dans les locaux de la gendarmerie de Yimbaya où il passé la nuit. Le lendemain, il a été transféré au PM3 de Matam, ce qui a poussé ses confrères à se constituer en groupe et à se mobiliser devant l’Escadron de la gendarmerie Mobile N°3 de Matam pour exiger sa libération ; des échauffourées ont éclaté entre les journalistes et les gendarmes de la compagnie Mobile N°3.

Déroulement

Ce mardi 31 Octobre 2017, l’escadron de la gendarmerie Mobile N°3 de Matam a enregistré des affrontements entre un groupe de journalistes et des gendarmes de la dite compagnie. Ces journalistes étaient venus apporter leur soutien au Coordonnateur du Groupe de Presse Gangan, Aboubacar CAMARA, qui a été détenu depuis plus de 24 h; ce dernier est accusé d’avoir fait diffuser, sur les ondes de sa radio, une fausse information, annonçant la mort du Président de la République.

Informé par plusieurs sources, le Président de l’INIDH a dépêché avec promptitude une mission urgente sur le terrain pour vérifier les allégations de violations des droits de l’homme qui lui ont été rapportées.

La mission déployée pour la circonstance a rencontré les journalistes, les victimes et certains témoins qui ont vécu les faits ; elle a ensuite rencontré le

journaliste détenu au PM3 et enfin sensibilisé les journalistes qui étaient présents dehors.

La mission a constaté plusieurs journalistes blessés dont le témoignage et des images de certains d’entre eux ont été enregistrés. Il faut noter que la mission n’a pas vu les objets et cameras endommagés et les instruments de travail tel que affirmé par les journalistes, mais toutefois, des recherches sont en cours pour vérifier la matérialité des faits.

Les journalistes victimes

TEMOIGNAGES DES VICTIMES

Mamata Sanguiana Camara, journaliste-reporter et présentatrice au groupe de presse Gangan, violentée par des gendarmes, a été interrogé par l’INIDH. Elle raconte son calvaire :

« Cinq gendarmes ont couru vers nous, je me suis arrêtée. Ils sont venus attraper mes mèches, mais j’ai courbée la tête. C’est en ce moment qu’un gendarme a pris sa ceinture, il m’a frappé au niveau de l’oeil droit. Pour éviter qu’on ne me blesse sur la figure, j’ai baissé la tête. Finalement ils se sont rués sur mon dos en me donnant des coups de poings. Ils ont déchiré ma chemise en menaçant de nous emprisonner. Pendant ce temps, d’autres s’attaquaient à Adama Lamarana, une de nos stagiaires en lui donnant des coups sur le flanc et le dos. Quelques temps après, leur chef est venu intervenir en disant à ses hommes de nous laisser tranquille.

Ma respiration s’entrecoupait, on m’a amené d’urgence à l’hôpital où on m’a donné un peu d’air, on m’a massé le dos et administré une injection. D’autres confrères qui sont toujours à l’hôpital doivent faire des examens et de la radiographie ».

Une autre victime, Alpha Bacar Sank Diallo, de la radio Global FM affirme avoir reçu plusieurs coups de matraques au dos : « Un groupe de gendarmes est venu nous encercler en nous intimant de sortir. Nous leur avons demandé de nous laisser sortir vers la porte située sur l’autoroute. Ils ont refusé en nous accusant de ternir l’image du régime en place. Arrivé à la porte de sortie, ils ont commencé à faire des exactions sur nous. On a été bastonné, les caméras cassées. Moi j’ai reçu trois coups de matraques au dos. Et une fois dehors, le caméraman d’Evasion a été terrassé par des loubards, ils ont cassé sa caméra ensuite ils ont fait marché une voiture sur la caméra. Ils nous ont pourchassé »,

Une victime

Mamadou Aliou Bangoura de la radio Lynx Fm, explique : « On était venu apporter un soutien à notre confrère Aboubacar Camara, Directeur General du groupe « Gangan », détenu depuis hier à la gendarmerie. Ils nous ont molesté, endommagé nos appareils. J’ai perdu mon dictaphone, mon smartphone a été détruit. Il y a certains de nos confrères qui sont admis à la clinique de Matam où ils reçoivent des soins. Je me demande pourquoi agir de la sorte contre des journalistes qui n’ont que leur micro et caméra comme arme. Ils auraient pu nous interpeller au moins. Mais ils nous attaquent avec une haine puisqu’ils ont sciemment marché sur mon téléphone, ils ont joué au ping-pong sur mon dictaphone. C’est un grave recul pour la démocratie parce qu’on s’attaque au quatrième pouvoir ».

Quelques journalistes victimes

Remarque :

Il ressort de l’enquête menée par la mission de l’INIDH, que des agents de la gendarmerie Mobile N° 3 de Matam, dans la commune du même nom, ont exercé la violence sur des journalistes qui étaient présents, les droits de l’homme mis en cause (Droit à la liberté et à la sécurité de la personne) sont reconnus et protégés par la Constitution et des traités que la Guinée a ratifié.

DROIT A LA LIBERTE ET A LA SECURITE DE LA PERSONNE

Le droit à la liberté et à la sécurité de la personne est garanti par l’article 9 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques et l’article 6 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples.

Discussion houleuse entre journalistes et un gendarme

De plus, la Constitution dans son article 6 stipule :

« L’être humain à droit au libre développement de sa personnalité. Il a droit à la vie et à l’intégrité physique et morale ; nul ne peut être l’objet de tortures, de peines ou de traitements cruels, inhumains ou dégradants.

Nul n’est tenu d’exécuter un ordre manifestement illégal.

La loi détermine l’ordre manifestement illégal.

Nul ne peut se prévaloir d’un ordre reçu ou d’une instruction pour justifier des actes de tortures, de sévices ou de traitements cruels, inhumains ou dégradants commis dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de ses fonctions

Aucune situation d’exception ou d’urgence ne doit justifier les violations des droits humains ».

A la lecture de ses dispositions constitutionnelles, la Constitution accorde une protection spécifique contre l’arrestation arbitraire et la détention des personnes se trouvant sur le territoire national, prévoyant que ces arrestations doivent respecter les procédures établies par la loi.

Or, le journaliste de Gangan a été arrêté et détenu de façon irrégulière.

L’alinéa suivant prévoit une protection contre la torture et les traitements cruels, inhumains et dégradants. Pourtant, des journalistes qui soutenaient leur confrère ont été violentés, blessés et ont été l’objet d’injures par des gendarmes.

Le Code pénal également règle la question en ses articles 232 et suivants. Les personnes privées de liberté ne doivent donc pas subir de mauvais traitements, que ce soit lors de leur arrestation ou de leur détention, et ne doivent pas être soumises à des menaces ou des intimidations.

La République de Guinée est tenue de respecter les droits reconnus par ces traités et d’exercer les diligences nécessaires pour prévenir et réprimer les violations de ces droits par les gendarmes.

CONCLUSION :

L’INIDH, après enquêtes et analyses, a abouti à la conclusion suivante :

– les journalistes ont été victimes de violations des droits de l’homme du fait d’un usage disproportionné de la force par la gendarmerie du PM3 de Matam ;

– un déficit préoccupant de formation et d’éducation aux droits humains chez les forces de défense et de sécurité ;

– le groupe Gangan n’est nullement à l’origine des rumeurs donnant le Président de la République pour mort : une rumeur du même type avait circulé, de manière plus préoccupante, dans tout le pays, durant un séjour du Président Alpha Condé en Tunisie ;

– un déficit de sensibilisation sur le rôle des journalistes et des défenseurs des droits humains chez les agents des forces de défense et de sécurité ;

– une faible capacité de communication de la Présidence de la République ;

– la manipulation du peuple par l’intox par des forces occultes ;

– l’essoufflement du processus de Réforme du Secteur de la Sécurité, ainsi qu’un écart important entre les efforts consentis et les résultats obtenus.

RECOMMANDATIONS :

L’INIDH recommande, au Président de la République et au Gouvernement :

– D’oeuvrer à l’abandon total des poursuites contre le Directeur du groupe Gangan, Aboubacar Camara, car, elles ne se justifient pas ;

– De rechercher et de punir, conformément à la loi, les gendarmes impliqués dans les violences gratuites et inutiles perpétrées sur les journalistes ;

– De dédommager tous les journalistes victimes de coups et blessures ;

– De dédommager les groupes de presse ayant subi la destruction de leurs matériels de travail ;

– De dédommager le groupe Gangan pour les préjudices subie suite au brouillage de ses ondes ;

– Revoir l’ensemble du dispositif de Réforme du Secteur de Sécurité : de l’architecture à la planification stratégique et opérationnelle afin de l’adapter aux besoins réels du pays ;

– Etablir des programmes de formation permanente des forces de défenses et de sécurité afin d’inculquer les notions de droits de l’homme et de libertés fondamentales dans les comportements quotidiens des gendarmes et des policiers ;

– Renforcer les capacités opérationnelles de l’INIDH afin qu’elle contribue efficacement à rétablir la confiance entre les populations et l’Etat et renforcer l’autorité de l’Etat;

– Engager une vaste campagne de sensibilisation nationale sur le rôle des journalistes et des défenseurs des droits de l’homme dans la construction d’un Etat de Droit, démocratique et prospère ;

– Améliorer le système de communication de la Présidence de la République afin de le rendre apte à empêcher des rumeurs concernant le Président de prospérer et d’éviter que le Président soit obligé de parcourir la ville pour les démentir ;

– Améliorer l’indépendance et l’efficacité de Radiodiffusion Télévision nationale (RTG) afin qu’elle attire les populations et soit un instrument crédible d’informations fiables.

 

Vive la Démocratie,

Que Dieu bénisse la Guinée

Le Président

Dr Mamady KABA

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